Tout sur ma ville Sougueur Son histoire ,sa colonisation ,ses informations ,ses enfants
Au coin de la cheminée
Smim’Enda le Petit Ecouteur de Rosée
1.Il était une fois, un pauvre paysan qui vivait paisiblement avec sa femme et son fils nouveau-né. Après une année de sécheresse, la famille fut contrainte de partir. L'homme prit la route le premier à la recherche d'un travail. Il arriva devant une ferme qui appartenait à une femme riche et d'une grande beauté. Il se présenta et fut engagé comme khammas (ouvrier agricole). Il devait cultiver la terre et s'occuper des bêtes.
Au retour, il annonça à sa femme :
— Plie la khaïma (tente), j'ai trouvé un travail. Nous allons être plus prospères.
Ils s'en allèrent. L'épouse planta la tente à peu de distance de la ferme et une nouvelle vie commença. L'homme travaillait dans les champs dès le matin et ne rentrait que tard le soir. Pendant ce temps, la femme s'occupait des tâches ménagères et du bébé. Pour faire le feu, elle allait glaner dans les champs quelques brindilles et bouses de vache séchées. Il lui arrivait d'apercevoir la fermière parée de jolies robes rôder autour de la tente. Elle la trouvait belle, mais elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une vague appréhension. De plus, elle s'inquiétait car elle changeait son bébé avant de sortir et le trouvait mouillé et mal en point lorsqu'elle revenait. Elle fit part de sa crainte à son mari :
— Cette femme me fait peur. Elle me paraît étrange et j'ai l'impression qu'elle nous guette en permanence. De plus, j'ai trouvé notre enfant tout visqueux et bleu dans son berceau.
Le mari se fâcha :
— Tu es jalouse parce qu'elle est belle.
Or, elle avait raison de s'inquiéter car la fermière était en réalité une redoutable ogresse. C'est elle qui se saisissait du bébé, I'avalait et le régurgitait à plusieurs reprises. Elle patientait ainsi en attendant le moment propice pour manger toute la famille en même temps.
Les jours passaient et l'inquiétude gagnait la femme qui pressentait un danger. Une nuit, elle fut réveillée par le chien qui aboyait :
— Ouah ! Ouah ! L'ogresse approche, I'ogresse approche. Ouah ! ouah !...
Elle sursauta, alluma la lampe, et réveilla son mari qui se moqua de son récit. Le lendemain, le chien disparut et personne ne sut ce qu'il en était advenu. L'ogresse l'avait dévoré.
La nuit suivante, c'est le pilon qui réveilla la femme. Il frappait dans le mortier qui sonnait :
— Dong ! Dong ! L'ogresse approche, l'ogresse approche. Dong ! Dong ! ...
La femme réveilla son mari. Il se moqua d'elle et la réprimanda. Le lendemain, le mortier fut retrouvé brisé en deux. La femme prit peur et décida de fuir.
Après le départ de son mari aux champs, elle emmaillota le pilon et le posa dans le berceau à la place du bébé qu'elle cacha sous son voile. Elle sortit et fit semblant de ramasser l'ougaid (combustible, généralement de la bouse de vache séchée) comme d'habitude. Peu à peu, elle s'éloigna sans éveiller les soupçons de l'ogresse qui rôdait et se sauva. L'ogresse jeta un coup d'œil dans la khaïma et fut rassurée par la présence de la forme du bébé dans le berceau. Quand le mari rentra, il fut surpris de ne pas trouver sa femme et se mit à l'attendre. Un moment après, il reçut la visite inhabituelle de la fermière. C'était le jour qu'elle avait choisi pour dévorer la famille. Elle s'était dit :
— Je me régalerai du père en premier, ensuite j'avalerai le bébé et j'attendrai le retour de la femme pour me rassasier.
2. Elle s'approcha langoureusement du khammas qui s'apprêtait à la recevoir tant il se sentait honoré par sa visite. Mais l'ogresse l'arrêta net dans ses élans car il la vit se lécher les lèvres et elle laissa échapper :
— Khammas ! Mnin nebdek ? Par quel bout veux-tu que je t'entame ?
L'homme, effrayé, réalisa enfin à qui il avait affaire. Convaincu de sa fin imminente, il répondit courageusement :
— Commence par manger mes oreilles car elles n'ont pas voulu écouter ma femme, ma cousine, la fille de ma tribu.
L'ogresse lui dévora les oreilles.
Elle lui demanda encore :
— Par quel bout veux-tu que je continue ?
— Continue par la main qui n'a pas voulu tenir celle de ma femme, ma cousine, la fille de ma tribu.
Elle lui dévora les mains.
— Par quel bout veux-tu que je poursuive ?
— Poursuis par les pieds qui n'ont pas voulu suivre ma femme, ma cousine, la fille de ma tribu.
Bout après bout, I'ogresse dévora le pauvre khammas. Elle se délecta et se tourna ensuite vers le berceau. Elle saisit le pilon emmailloté et l'avala d'un coup. Le pilon lui resta en travers de la gorge et elle mourut étouffée.
Pendant ce temps, la femme poursuivait sa fuite.
Elle entra dans un pays, sortit d'un pays, entra dans un pays, sortit d'un pays...
Elle marcha ainsi sans se reposer jusqu'au jour où elle arriva dans le pays du serpent. Elle frappa à sa porte et lui demanda l'hospitalité. Le serpent lui dit :
— Je veux bien t'accueillir avec ton fils à condition que tu m'épouses.
Ne sachant où aller, elle accepta. Elle entra vivre avec lui dans son trou et les jours s'écoulèrent les uns après les autres jusqu'au jour où naquit un autre petit garçon : Smimi'Enda, Le Petit Ecouteur de Rosée. On l'appela ainsi, car il était doté d'un don particulier : son ouïe si fine lui permettait d'entendre tomber la rosée du matin.
Quant à son frère aîné, il avait été surnommé : M'hamed El Hem (M'hamed la misère) car il n'avait pas de chance. Les deux frères, qui se ressemblaient comme des jumeaux, furent élevés ensemble et s'aimaient tendrement... Si leur visage et leur allure étaient presque semblables, il n'en était rien de leurs caractères. L'aîné un peu chétif, fort timide, s'attirait toutes les misères. Le second, plus robuste, fort audacieux, réussissait tout ce qu’il entreprenait.
Le serpent, qui n'aimait pas le fils de sa femme, résolut un jour de le supprimer et exigea la complicité de la mère.
— Lorsque ton fils te demandera quelque chose, lui dit-il, réponds-lui de se servir seul. Moi, je me cacherai à l'endroit indiqué et je le piquerai pour l'empoisonner.
Grâce à son ouïe fine, le Petit Ecouteur de Rosée entendit tout le complot. Quand M'hamed El-Hem demanda du pain à sa mère, elle lui répondit :
— Va, le pain est dans le sac. Sers-toi.
3. Mais Smim’Enda se précipita, plongea sa main dans le sac et y découvrit son père lové, prêt à piquer.
– Que fais-tu dans le pain mon père ?
– Je passais par-là, quand j'ai été saisi d'une fatigue soudaine. Je me repose.
Le jour suivant, M'hamed El-Hem réclama de l'eau à sa mère. Elle l'envoya remplir son pot lui-même dans l'outre. Smim' Enda courut servir son frère. Il trouva son père.
– Que fais-tu là mon père ? lui dit-il d'un air faussement surpris.
– Je passais par là et j'ai fait une halte pour me rafraîchir, répondit le serpent en se faufilant.
Un autre jour, M'hamed El-Hem voulut manger du rob, du beurre au jus de dattes. Là encore, Smim'Enda découvrit son père dans la ouka (outre). Un soir, le serpent décida de faire avaler son venin à M'hamed El-Hem. La mère enduisit de venin la partie du couscous qui devait être du côté de son aîné dans le grand plat à couscous, la guesaâ. Au moment de dîner, Smim'Enda éteignit la lampe comme par inadvertance et fit pivoter le plat emmenant le côté empoisonné devant la mère qui mourut après avoir mangé la part destinée à son fils. Les deux frères décidèrent alors de quitter la maison. Sur le chemin, ils s'arrêtèrent au bord de l'oued pour se baigner une dernière fois avec leurs camarades. Au moment où ils s'apprêtaient à se rhabiller, Smim'Enda entendit son père se faufiler sous les vêtements de son frère. Il ordonna, comme pour jouer, à tous ses amis :
– Que chacun de nous donne un coup de bâton sur les vêtements de M'hamed El-Hem. Allons mes amis, tapez fort.
Les bâtons s'abattirent sur les habits. Le serpent fut réduit en tranches. Les frères partirent de par le monde. Ils entrèrent dans un pays, sortirent d'un autre pays, entrèrent dans un pays et ressortirent d'un autre pays... Un jour, ils arrivèrent à une croisée de chemins devant un arbre. Smim'Enda proposa :
– Mon frère ! Lançons nos bâtons en l'air et suivons chacun la direction indiquée par le sien.
Ils convinrent de se retrouver à ce même carrefour au bout d'un an. Ils firent un serment :
– Si les feuilles de cet arbre viennent à jaunir, ses branches à se dégarnir, ce sera le signe que l'un de nous est en péril. L'autre devra le secourir.
Mais avant de se dire adieu, Smim 'Enda conseilla :
– Mon frère ! Ne va jamais travailler chez l'homme aux yeux bleus. Ne travaille pas non plus dans une ferme où il y a des enfants, où vit une vieille et où se trouve un chien sloughi.
Smim'Enda trouva un travail dans une ferme sans enfant, sans chien et sans grand-mère. Son maître n'avait pas les yeux bleus. Il fut choyé et sa tâche n'était pas rude. M'hamed El-Hem, quant à lui, fit tout le contraire. Il devint berger dans la ferme d'un homme aux yeux bleus, où les enfants étaient nombreux, où se trouvaient une vieille et un sloughi.
4. M’hamed El-Hem était dès lors contraint de chasser chaque jour de nombreux moineaux pour les enfants, de porter la vieille sur le dos lorsqu’il allait faire paître le troupeau. A l’heure du repas, on lui lançait une galette qui roulait à ses pieds. Souvent, elle était happée par le slougui sans même lui parvenir. Le pauvre garçon était tenaillé par la faim et la fatigue.
Une année s’écoula et Smimi’Enda se rendit à la croisée des chemins.
Il trouva l’arbre presque desséché. Affligé, il partit à la recherche de son frère. Il finit par le retrouver, misérable berger en haillons, transportant une vieille sur le dos et entouré d’une horde d’enfants terribles qui réclamaient des moineaux. Il était méconnaissable, plus près de la mort que de la vie. Il le salua et lui dit :
— Alors, mon frère, je vois que tu n’as pas écouté mes conseils. Mais puisque nous nous ressemblons, échangeons nos vêtements et nos emplois. Toi, tu iras chez mes maîtres te refaire une santé, et moi je m’occuperai de cette ferme.
Ainsi fut fait. Smim’Enda, heureux sous ses loques, rentra du pâturage avec son troupeau de moutons. Les enfants coururent vers lui en hurlant :
— M’hamed El-Hem ! M’hamed El-Hem ! Où sont nos moineaux ? Où sont nos moineaux ?
— Servez-vous ! Ils sont dans ma capuche, leur répondit-il.
Les enfants y plongèrent leurs mains, poussèrent un cri et moururent sur-le-champ. En effet, c’était des scorpions que le berger avait mis à la place des moineaux. Quand les parents lui demandèrent des explications, il leur répondit :
— Amayerat-houm tarou maâ walat-houm : Leurs âmes se sont envolées avec leurs moineaux.
Le lendemain, il étouffa la grand-mère en lui enfonçant une épaisse bouillie de semoule dans la gorge.
— Elle a voulu voler une bouchée de tsisa (bouillie épaisse), pendant votre absence, expliqua-t-il aux belles-filles.
Les jeunes femmes de la ferme n’éprouvèrent pas trop de chagrin de cette mort. Vint ensuite le tour du slougui. Lorsque la galette fut lancée au berger, elle roula et le chien s’élança comme à son habitude pour la subtiliser. Smim’Enda, grâce à son ouïe fine, fut le plus rapide. Il s’empara de la galette non sans avoir assené un coup de bâton au chien qui trépassa.
Une fois la ferme débarrassée des enfants, de la vieille et du chien, la vie devint plus facile. Smim’Enda alla chercher son frère qui put y vivre enfin plus tranquille. On l’aima dans la ferme car il ne restait plus que lui pour consoler tout le monde. C’est ainsi que les deux frères vécurent heureux dans des fermes sans enfant, sans vieille et sans slougui. Elle a pris le feu, le feu, j’ai pris la route, la route !Elle a mangé du Diss, j’ai mangé du Rfiss !
L’Algérie des contes et légendes Nora Aceval