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Fibules d’argent par Nora Aceval

 

Au coin de la cheminée
 
1. Dans une tribu reculée, il y a fort longtemps vivaient un homme et une femme qui n'avaient pas d'enfant. La femme se désolait et priait, mais son ventre demeurait stérile. Un jour, elle dit en trayant sa vache :
— O Mon Dieu ! Comme j'aimerais avoir une fille à la peau aussi blanche que ce lait !
Neuf mois plus tard, elle mit au monde une fille à la peau blanche et lumineuse. Elle l'appela : Fibule d'Argent. Et de crainte qu'on ne lui jetât un sort ou qu'elle fût victime du mauvais œil, elle ne la montra à personne. Elle se disait en elle-même :

— Je ne la montrerai à personne et plus tard je n'accorderai sa main à aucun prétendant. Je garderai toujours ma fille près de moi.
Le temps passa et la fillette grandit, de jour en jour plus belle. Elle devint éblouissante, illuminant tout autour d'elle. Un matin, une voisine souleva le pan de la tente et entra sans s'annoncer. En découvrant Fibule d'Argent, elle s'exclama :
— Dieu que ta fille est belle ! Accorde-moi sa main pour mon fils.
En entendant ces mots la mère eut un choc et mourut. Voilà comment Fibule d'Argent devint orpheline.
Et le temps passa : vient un jour et part un jour, vient un jour et part un jour... Le père se remaria. Sa femme était d'une grande beauté et avait, elle aussi, une fille du même âge que Fibule d'Argent. En découvrant l'éclat et la splendeur se sa belle-fille, elle éprouva une grande jalousie. Un matin, elle la barbouilla de boue et la poussa sous les guerbas suspendues à des trépieds au fond de la tente. Ensuite, elle se para, sortit et s'adressa au soleil :
— Soleil ! O soleil ! Tu es beau et je suis belle. Dis-moi : de nous deux, qui est le plus beau ?
Le soleil répondit :
— Tu es belle et je suis beau, mais celle qui se trouve sous les guerbas dans la boue est encore plus belle que nous.
Le lendemain, elle l'enduisit de suie et l'aspergea de cendre avant de la pousser près du kanoun. Elle se para, sortit et s'adressa au soleil :
— Soleil ! O soleil ! Tu es beau et je suis belle. Dis-moi : de nous deux, qui est le plus beau ?
Le soleil répondit :
— Tu es belle et je suis beau, mais celle qui se trouve dans la cendre près du kanoun, est encore plus belle que nous.
Depuis, elle se répéta sans cesse :
— Elle va me rendre folle si elle reste sous la même khaïma que moi.
Un jour, elle dit d'une voix doucereuse :
— Fibule d'Argent ! Nous allons tisser un burnous à ton père. Comme il est grand et fort, il lui faut un large burnous pour se rendre à la djemaâ, la réunion des sages. Il te faut filer beaucoup de laine.
Fière de participer à la réalisation du burnous pour son père, la fillette fila tant qu'elle réalisa une très grosse pelote. Sa belle-mère lui ordonna alors :
— Prends la pelote et déroule-la pendant que je tiendrai l'extrémité du fil. Nous allons en mesurer la longueur. Tu sais que ton père est grand, ton père est fort, il lui faut un large burnous pour se rendre à la djemaâ. Déroule, déroule la pelote et va, va ! Lorsque je tirerai à mon tour, tu pourras revenir.
Fibule d'Argent recula tout en déroulant la pelote et peu à peu elle s'éloigna. De temps en temps elle appelait :
— Oh ! Ma mère ! Dois-je cesser de tirer ?
— Non ! Non ! Continue ! Va ! Ton père est grand, ton père est fort, il lui faut un grand burnous pour se rendre à la djemaâ, répondait toujours la marâtre.

 

2.La nuit tomba et Fibules d'Argent n'entendit plus la voix de sa belle-mère qui avait depuis longtemps lâché le fil. Elle ne retrouva pas le chemin et marcha, marcha... Elle rencontra un troupeau d'autruches et comme il faisait froid, elle s'endormit sous leurs ailes. Le lendemain, elle les suivit dans leur course et vécut parmi elles. Le temps passa et, un jour, elle aperçut une lumière au loin. Elle marcha en sa direction. Tout en avançant, elle appela :
— Ô lumière ! Viendrais-tu du feu de ma mère et de mon père ? Ô lumière ! Viendrais-tu du feu de ma mère et de mon père ? Peu à peu, elle se retrouva près d'une grotte où habitaient les sept talebs, avec une poule et une chatte chargées du ménage et de la préparation des repas. Fibules d'Argent se cacha dans une cavité. Dès qu'elle entendit les pas des hommes s'éloigner, elle entra dans la grotte et s'occupa aussitôt du ménage. Elle lava, rangea, balaya, secoua, cuisina, mangea, but et retourna se cacher.
A leur retour, les talebs trouvèrent leur maison méthodiquement rangée. Ils s'exclamèrent, étonnés :
— Comme c'est extraordinaire ! Est-ce la poule et la chatte qui ont fait tout cela ? Non, c'est impossible.
— Oui, c'est nous, mentirent les deux amies.
Les talebs, intrigués, se concertèrent et désignèrent le plus jeune pour surveiller la maison dès le lendemain. Très tôt le matin, Fibules d'Argent, entendant les pas des hommes s'éloigner, retourna dans la grotte et illumina tout autour d'elle. Le jeune taleb qui était bien caché, pensa sans bouger de sa place :
— C'est une Djennia, un être surnaturel. Aucune humaine ne peut être aussi belle. Il resta à l'observer. Elle lava, rangea, balaya, secoua, cuisina puis mangea, but et repartit. Le jeune homme qui n'avait pas osé bouger, raconta aux autres, dès leur retour :
— Mes amis ! Une merveille parmi les merveilles ! Une création d'Allah ! Je ne sais qui elle est, mais j'ai vu un être invraisemblable. Sa beauté a éclairé toute notre grotte. Le Cheikh, le plus vieux des talebs, prit la parole :
— Demain, c'est moi qui resterai pour voir cette créature.
Il attendit à son tour et vit la jeune fille laver, ranger, balayer, secouer, cuisiner puis manger, boire. Mais au moment où elle voulut sortir, il courut, la saisit par la main et cria :
— Dis-moi créature ! Es-tu du monde des vivants ou viens-tu du monde des morts ?
— Ô Sidi (Monseigneur) ! Je suis du monde des vivants, pas celui des morts. C'est le destin qui m'a conduite jusqu'ici.
— Que t'est-il arrivé ? Comment es-tu parvenue jusque-là ? demanda le Cheikh. Elle lui raconta toute son histoire depuis le commencement. Touché par son récit, il lui proposa :
— Reste ici. A partir d'aujourd'hui, tu es comme ma fille. Lorsque les autres reviendront, ils t'interrogeront, dis-leur bien que tu es ma fille. (à suivre...)

3. A leur retour, les hommes découvrirent la jeune fille lumineuse assise à côté du Cheikh. Saisis par sa beauté, ils demandèrent :
— Sidi ! Qui est cette créature ?
— C’est ma fille.
— Ta fille ? Comment ça ?
— Oui ! Désormais elle est comme ma fille. Elle vivra parmi nous.
Les talebs en furent ravis, et depuis ce jour, leur estime pour le vieux sage s’en trouva accrue. Chacun d’eux désirait épouser Fibule d’Argent qui se contentait de répondre :
— C’est à mon père le Cheikh de décider.
Le Cheikh choisit un jour le plus jeune :
— C’est à lui que je donne ma fille car il l’a vue le premier.
Fibule d’Argent épousa le jeune taleb et cohabita avec la chatte et la poule qui avaient exigé d’elle un serment pour sceller leur amitié :
— Jure d’être solidaire et si l’une de nous trois venait à trouver ne serait-ce qu’un grain d’orge, elle devrait le partager avec ses sœurs, car désormais nous serons sœurs.
Elle promit. Les hommes s’en allaient le matin et Fibule d’Argent s’occupait du ménage et du repas en compagnie de ses deux amies. Avant de partir, les talebs lui recommandaient sans cesse :
— Fibule d’Argent ! N’oublie pas de veiller sur le feu et de l’entretenir. Ne le laisse jamais s’éteindre.
Tout allait pour le mieux quand un matin, un grain de raisin tomba des couvertures que Fibule d’Argent secouait pour faire les lits. Elle le ramassa et le mangea discrètement. Mais la poule et la chatte la virent et vexées, lui lancèrent :
— Fibule d’Argent ! Tu as manqué à ton serment et tu n’as pas partagé le grain de raisin aveac nous. Nous allons te le faire payer.
Pour se venger, elles couvrirent les braises avec la cendre et la terre. La poule grattait, grattait de ses pattes et caquetait, caquetait. Quant à la chatte, elle cardait, cardait de ses griffes et miaulait, miaulait. A deux, elles éteignirent le feu. Fibule d’Argent prit peur et se lamenta :
— Oh Mon Dieu ! Que vais-je devenir ? Sans feu, je ne pourrai préparer ni déjeuner ni dîner. Les Talebs vont me chasser et je n’ai pas où aller. J’ai été incapable de garder le feu allumé.
Inquiète, elle sortit et scruta l’horizon. En amont de la rivière elle aperçut une lumière qui venait du feu de l’ogre. Elle marcha dans sa direction tout en appelant :
— Ô feu ! Es-tu le feu de ma mère et de mon père ? feu ! ...
Elle se retrouva devant une maison et cria :
— Ohé ! Habitants de cette maison !
— Avance ! Avance ! lui répondit une voix.
— Tes chiens vont me dévorer, fit-elle, inquiète.
— Les cordes les retiennent.
— Ils vont les rompre.
— Les chaînes les entravent.
— Ils vont les briser.
— Je veille ! Je veille ! Tu peux rentrer, dit enfin l’ogre qui ne voulait pas se montrer.

4. Elle entra et trouva l’ogre près du feu dans un drôle d’accoutrement. D’une voix tremblante, elle demanda quelques braises et il les lui donna. Elle le remercia et se précipita pour repartir. Mais, il la blessa au mollet avec le tisonnier rougi par le feu. En se sauvant elle laissa les traces de sang. M’ssisi l’oiseau se posa discrètement, gratta la terre pour recouvrir les traces et une fois devant la grotte, il s’envola en claquant brutalement des ailes. Le bruit qu’il fit surprit Fibule d’Argent qui laissa échapper :
— Maudit soit celui qui m’a effrayée.
L’oiseau grandement vexé, lança :
— Ah bon ! Je cache ton sang afin que l’ogre ne te retrouve pas et tu oses me maudire ? C’est ainsi que tu me remercies ? Puis, il retourna sur ses pas et gratta la terre pour découvrir le sang qu’il avait recouvert. L’ogre suivit la piste et arriva devant la grotte. Il cria de sa grosse voix :
— Fibule d’Argent !
— Oui !
— Lorsque tu es venue chercher le feu, que faisait ton seigneur l’ogre ?
— Il était assis sur un tapis de laine et préparait de la viande de gazelle. Il remuait sa marmite à l’aide d’une cuillère en or, mentit Fibule d’Argent pour flatter l’ogre.
— Comment était-il vêtu ?
— Il portait un burnous, un turban de soie et tenait à la main un chapelet de bois.
Ainsi flatté, l’ogre repartait chez lui sans tenter de la dévorer. Chaque jour, il revenait, posait les mêmes questions et écoutait les mêmes réponses.
Mais Fibule d’Argent habitée par la crainte tomba malade. Elle garda le secret et toute sa splendeur s’éteignit. Un jour, le Cheikh insista fermement :
— Fibule d’Argent ! Tu as maigri, tu as perdu toute ta beauté. Dis ce qui te ronge. Parle.
— Oh non Sidi ! Non Monseigneur !
— Par Allah ! Je ne bougerai pas d’ici avant de découvrir ce qui te rend malade. Il insista tant, qu’elle lui raconta toute sa mésaventure. Le taleb ordonna aux autres de préparer un piège. Ils creusèrent un trou, y déposèrent des fagots et le recouvrirent avec des branchages. Au matin, ils se cachèrent après avoir fait leurs recommandations à Fibule d’Argent qui se tenait de l’autre côté de la fosse. L’ogre apparut et cria de loin :
— Oh Fibule d’Argent !
— Oui !
— Lorsque tu es venue chercher le feu, que faisait ton seigneur l’ogre ?
Elle lui répondit d’une voix assurée :
— J’ai trouvé ce chien fils de chien assis sur une panse d’âne, il portait sur les épaules une peau d’âne et sa tête était ceinte d’un boyau d’âne. Il remuait sa marmite avec une patte d’âne et cuisait de la viande d’âne. Voilà ce que j’ai vu.
Ces mots rendirent l’ogre furieux. Il se précipita vers elle pour la dévorer et tomba dans le trou. Les talebs coururent mettre le feu aux fagots et y précipitèrent aussi la poule et la chatte.
Fibule d’Argent resta seule avec les sept talebs. Elle se reposa et recouvra sa santé et sa splendeur. Et le temps s’écoula dans le calme et la tranquillité. Tout aurait pu durer ainsi, si un jour, un mendiant n’était passé près des grottes. En voyant sa silhouette Fibule d’Argent le reconnut et soupira :
— Dieu ! C’est mon père !

5. Elle se hâta et lui prépara une galette de pain qu'elle remplit de pièces d'or. Elle la lui offrit sans se montrer.
— Prends cette galette, mais attends d'être chez toi pour la manger, lui dit-elle.
Une fois chez lui, l'homme rompit le pain et les pièces d'or s'éparpillèrent. Sa femme l'interrogea d'une voix acerbe :
— Qui t’a donné ce pain ?
— C'est une femme qui vit dans les grottes avec les talebs.
A ces mots, la marâtre se para, sortit et s'adressa au soleil :
— Soleil ! Ô soleil ! Tu es beau et je suis belle. Dis-moi : de nous deux, qui est le plus beau ?
Le soleil répondit :
— Tu es belle et je suis beau, mais celle qui se trouve dans les grottes chez les talebs est encore plus belle que nous.
Furieuse, elle s'activa et confectionna un peigne empoisonné et ordonna à sa fille :
— Lève-toi ! Fibule d'Argent est riche. Va chez elle et coiffe-la avec ce peigne pour la faire mourir. Ainsi, tu pourras prendre sa place et épouser les sept talebs. Ensuite, elle se mit à gémir et à se lamenter devant son mari étonné :
— C'est notre fille Fibule d'Argent qui nous a envoyé l'or. Dieu merci, elle est vivante. Emmène sa sœur chez elle avec ce méchoui et ce pain que j'ai préparés. Elle pourra lui tenir compagnie et l'aider car il y a beaucoup de travail dans les grottes.
Le père, pensant que sa femme avait changé, accepta de conduire la demi-sœur dans les grottes où ils furent bien reçus. Le père repartit et la demi-sœur resta. Tout en aidant Fibule d'Argent, elle répétait :
— Tu te négliges. Tu travailles vraiment trop. Heureusement que je suis là pour t’aider.
Lorsqu'elle gagna sa confiance, elle sortit le peigne empoisonné et s'exclama :
— Ma pauvre sœur ! Que de nœuds dans tes cheveux ! Viens, je vais te coiffer avec mon beau peigne neuf. Tu te négliges, laisse-moi te démêler les cheveux.
Et elle la coiffa tout doucement. Mais de temps en temps, d'un geste brutal, elle lui plantait une dent du peigne dans le crâne. Fibule d'Argent criait et l'autre insistait :
— Laisse-moi faire. Patiente. Tu as vraiment trop de nœuds.
Une fois la dernière dent du peigne piquée dans la tête, Fibule d'Argent suffoqua et tomba à terre, sans vie, et la demi-sœur fit mine de se lamenter en se labourant le visage avec ses ongles :
— Mon Dieu, ma sœur ! Mon Dieu ma sœur ! ...
A leur retour, les sept talebs découvrirent le malheur. Ils se jetèrent sur le corps de la jeune fille, la secouèrent, crièrent son nom mais rien n'y fit.
— C'est à cause de vous qu'elle est morte, les accusa la demi-sœur, l'air faussement endeuillé. Vous l'avez accablée de travail. Votre maison demande trop de force. Elle est morte d'épuisement malgré mon aide.
Les hommes accablés par le chagrin étaient inconsolables. Ils se concertèrent et décidèrent de ne pas enterrer leur amie qui semblait dormir. Son mari la plaça sur le dos du chameau Aïni une magnifique jehfa aux longues tentures qui s'éclaira lorsqu'il y déposa le corps de Fibule d'Argent.

Aïni (nom du chameau qui transporte le corps de Fibule d’Argent) devait se promener dans le Sahara durant tout le jour et retourner le soir près des grottes. Il suffisait de prononcer son nom (Aïni) pour le faire obéir. Ainsi, les talebs pouvaient continuer à veiller et à admirer la beauté de leur amie. Dès qu’ils entendaient parler d’un médecin, ils le conduisaient auprès d’elle dans l’espoir de la ressusciter. Cependant, tous conseillaient avec sagesse :
— Acceptez la volonté d’Allah ! Nous venons tous de la terre et nous devons tous y retourner. Enterrez-la.
Un jour, Aïni s’éloigna et des nomades tentèrent de le capturer. Ils passèrent la journée à le traquer, en vain. Le chameau s’arrêta dans une région inconnue où jouaient des enfants. Ces derniers chahutaient, quand soudain, l’un d’eux frappa l’autre à l’œil.
— Oh mon Dieu ! Aïni ! Mon œil !
Dès que le chameau entendit ce mot, il s’agenouilla et se mit à blatérer. Les enfants accoururent et découvrirent Fibule d’Argent sous la jehfa. Ils alertèrent tout le monde et le Sultan arriva avec toute son escorte. La foule s’exclama :
— Mais c’est une femme ? Elle est morte et pourtant elle semble dormir. Fibule d’Argent fut transportée au palais et le Sultan consulta la vieille Settout (que Dieu la maudisse). Elle ausculta la morte et demanda aussitôt :
— Monseigneur, si je te la ressuscite, que me donneras-tu en échange ?
— Si tu la ressuscites, je t’enrichirai si Dieu accepte de t’enrichir.
— Qu’on me rapporte donc du beurre et du miel des plus purs.
On lui donna un pot de beurre et un pot de miel qu’elle mélangea pour en faire un baume. Et de cette préparation, elle massa la jeune femme en commençant par les pieds et monta jusqu’à la tête. Enfin, sous les cheveux, ses doigts rencontrèrent les dents du peigne qu’elle arracha l’une après l’autre. A la dernière, Fibule d’Argent souffla et ouvrit les yeux. Le Sultan s’exclama devant un tel miracle :
— Qu’Allah soit glorifié ! Je jure d’épouser cette femme.
— Tu veux m’épouser ? demanda Fibule d’Argent.
— Oui !
— Je suis d’accord, mais j’ai des conditions.
— Demande ce que tu veux, se réjouit le Sultan.
— Je souhaite poser et lever le camp sept fois. Promène-moi en caravane dans sept régions différentes. Le Sultan fit préparer la caravane avec tentes, chameaux, serviteurs et esclaves. Au moment du départ, Fibule d’Argent exigea de monter sur son propre chameau qui n’avait pas bougé de sa place. Tous ignoraient qu’il n’obéissait qu’après avoir entendu le mot «Aïni».
— Mais ton chameau est paralysé, personne n’a réussi à le faire bouger de sa place, dirent les serviteurs.
— Je veux essayer, mais éloignez-vous car il est craintif, prétendit Fibule d’Argent. Elle monta, s’installa sous sa jehfa, se pencha et souffla à l’oreille de son chameau :
— Aïni ! Lève-toi et cours. Emmène-moi chez les talebs. Même au péril de ta vie, ne t’arrête pas avant d’arriver.

6. Aïni (nom du chameau qui transporte le corps de Fibule d’Argent) devait se promener dans le Sahara durant tout le jour et retourner le soir près des grottes. Il suffisait de prononcer son nom (Aïni) pour le faire obéir. Ainsi, les talebs pouvaient continuer à veiller et à admirer la beauté de leur amie. Dès qu’ils entendaient parler d’un médecin, ils le conduisaient auprès d’elle dans l’espoir de la ressusciter. Cependant, tous conseillaient avec sagesse :
— Acceptez la volonté d’Allah ! Nous venons tous de la terre et nous devons tous y retourner. Enterrez-la.
Un jour, Aïni s’éloigna et des nomades tentèrent de le capturer. Ils passèrent la journée à le traquer, en vain. Le chameau s’arrêta dans une région inconnue où jouaient des enfants. Ces derniers chahutaient, quand soudain, l’un d’eux frappa l’autre à l’œil.
— Oh mon Dieu ! Aïni ! Mon œil !
Dès que le chameau entendit ce mot, il s’agenouilla et se mit à blatérer. Les enfants accoururent et découvrirent Fibule d’Argent sous la jehfa. Ils alertèrent tout le monde et le Sultan arriva avec toute son escorte. La foule s’exclama :
— Mais c’est une femme ? Elle est morte et pourtant elle semble dormir. Fibule d’Argent fut transportée au palais et le Sultan consulta la vieille Settout (que Dieu la maudisse). Elle ausculta la morte et demanda aussitôt :
— Monseigneur, si je te la ressuscite, que me donneras-tu en échange ?
— Si tu la ressuscites, je t’enrichirai si Dieu accepte de t’enrichir.
— Qu’on me rapporte donc du beurre et du miel des plus purs.
On lui donna un pot de beurre et un pot de miel qu’elle mélangea pour en faire un baume. Et de cette préparation, elle massa la jeune femme en commençant par les pieds et monta jusqu’à la tête. Enfin, sous les cheveux, ses doigts rencontrèrent les dents du peigne qu’elle arracha l’une après l’autre. A la dernière, Fibule d’Argent souffla et ouvrit les yeux. Le Sultan s’exclama devant un tel miracle :
— Qu’Allah soit glorifié ! Je jure d’épouser cette femme.
— Tu veux m’épouser ? demanda Fibule d’Argent.
— Oui !
— Je suis d’accord, mais j’ai des conditions.
— Demande ce que tu veux, se réjouit le Sultan.
— Je souhaite poser et lever le camp sept fois. Promène-moi en caravane dans sept régions différentes. Le Sultan fit préparer la caravane avec tentes, chameaux, serviteurs et esclaves. Au moment du départ, Fibule d’Argent exigea de monter sur son propre chameau qui n’avait pas bougé de sa place. Tous ignoraient qu’il n’obéissait qu’après avoir entendu le mot «Aïni».
— Mais ton chameau est paralysé, personne n’a réussi à le faire bouger de sa place, dirent les serviteurs.
— Je veux essayer, mais éloignez-vous car il est craintif, prétendit Fibule d’Argent. Elle monta, s’installa sous sa jehfa, se pencha et souffla à l’oreille de son chameau :
— Aïni ! Lève-toi et cours. Emmène-moi chez les talebs. Même au péril de ta vie, ne t’arrête pas avant d’arriver.

7. A la surprise générale, le chameau – en entendant son nom – se leva et s’élança dans une course effrénée. Lorsque le Sultan et ses hommes réagirent, il était déjà trop tard. Il courait trop vite. On aurait dit un éclair.
Aïni ne s’arrêta qu’une fois devant la maison des talebs. Il s’agenouilla et blatéra. En l’entendant, les hommes se précipitèrent pour regarder sous la jehfa. Quel ne fut pas leur bonheur de découvrir Fibule d’Argent
vivante ! Ils se mirent à crier :
— Fibule d’Argent est vivante ! Fibule d’Argent est vivante !
Ils la portèrent à l’intérieur de la maison. Leur joie était immense. Quant à la demi-sœur, surprise et pleine de dépit, elle fit mine de se réjouir pour Fibule d’Argent qui avait changé après cette épreuve et qui lui lança :
— Tu es donc toujours là ?
— Oui je suis là, répondit-elle, et elle ajouta : Tu es vivante ! Grâce à Dieu ! Mais Fibule d’Argent la saisit par les cheveux, l’égorgea, la découpa en morceaux, la fit cuire et déposa le tout dans un mezwed (outre en peau de brebis ou de chèvre) en y ajoutant des galettes de pain. Elle envoya l’outre à sa belle-mère. Ce don de nourriture devait être fait par la demi-sœur. La marâtre qui attendait depuis longtemps, cria de joie en ouvrant le mezwed :
— C’est ma fille qui m’envoie ce méchoui. C’est signe qu’elle a réussi à prendre la place de Fibule d’Argent.
Elle distribua la viande et le pain aux voisines en répétant :
— Mes voisines ! Tenez ! Tenez ! C’est ma fille qui nous régale.
De chaque morceau qu’elle offrait, elle en goûtait un peu. Elle distribuait, distribuait, quand, soudain, elle s’arrêta net, horrifiée. Elle comprit qu’il s’agissait de la chair de sa fille et se mit à hurler :
— Ô voisines ! Vous qui avez mangé avec moi, venez pleurer avec moi. Ô voisines ! Vous qui avez mangé avec moi, venez pleurer avec moi.
Les voisines répondirent :
— Nous n’avons mangé aucun morceau et nous ne verserons aucune larme.
Chacune lui rendit le morceau reçu. Seule une vieille qui avait déjà goûté au foie accepta d’aIler pleurer avec elle.
Toutes deux, s’assirent sous un arbre où était perché un corbeau. Elles devaient pleurer jusqu’au jour où le corbeau deviendrait blanc.
Elle a pris le feu, le feu, j’ai pris la route, la route !
Elle a mangé du Diss (plante dénotant la dégradation de la forêt), j’ai mangé du Rfiss (galette farcie de beurre et de dattes) !

L’Algérie des contes et légendes Nora Aceval

 

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